Alinéas | Hankyu

pour piano, électronique et synthétiseur
2011, Benoît Moreau

« Les auteurs d’Art Brut sont des marginaux réfractaires au dressage éducatif et au conditionnement culturel, retranchés dans une position d’esprit rebelle à toute norme et à toute valeur collective. L’oeuvre est envisagée par son auteur comme un support hallucinatoire; et c’est bien de folie qu’il faut parler, pour autant qu’on exempte le terme de ses connotations pathologiques. Le processus créatif se déclenche aussi imprévisiblement qu’un épisode psychotique, en s’articulant selon sa logique propre, comme une langue inventée ». (Extrait de Art brut, psychose et médiumnité, Michel Thévoz, Editions La Différence, Paris)

Même si la démarche d’un musicien improvisateur ou d’un créateur de musique inventive actuelle est consciente et souvent réfléchie, il y a objectivement plusieurs liens entre ces derniers et les artistes bruts à mettre en évidence : en premier lieu, le côté marginal et l’opposition au concept de norme. Puis l’idée de la forme éphémère et unique que l’on retrouve dans l’improvisation musicale. Enfin, il y a ce que recherchent la plupart des musiciens actifs dans le domaine de la nouvelle musique : le langage propre, ou plutôt personnalisé, dans la mesure où, contrairement à l’Art Brut, il est ici difficile de parler de pratique étrangère à toute influence culturelle. Dans ce sens, les oeuvres de Samuel D. et de Motooka ont imprégné et motivé la recherche d’une forme musicale et d’une dialectique sonore particulières pour l’écriture d’Alinéas et Hankyu. Elles confrontent également la composition au thème envahissant de l’originalité.
Ces deux pièces ont également comme objet de commenter par des sons les univers que proposent de manière involontaire les deux artistes. L’engagement sonore des textes de l’un et la radicalité thématique des dessins de l’autre sont les premières sources d’inspiration pour la composition qui se veut également à deux niveaux : celui du piano et de l’électronique, directement liés aux dessins et au texte, et celui du synthétiseur qui développe un commentaire souvent contradictoire sur le premier niveau.

Le texte de Samuel D.
Les origines du texte sont mystérieuses. Il a été écrit lors du séjour de son auteur en asile psychiatrique en Suisse romande. La Lettre du 9 janvier 1954 a été éditée dans un recueil d’écrits bruts par Michel Thévoz et voici ce qu’en dit ce dernier : « Samuel D., né en 1901, est le cadet d’une famille de quatre enfants dont on ne sait pas grand-chose. Dès l’adolescence, il a manifesté un tempérament fugueur et certaines bizarreries de comportement. Il est hospitalisé à maintes reprises dans divers établissements psychiatriques de la Suisse romande, mais, comme il n’est ni violent ni dangereux, on le rend chaque fois à sa famille.
C’est depuis 1948 seulement qu’il est hospitalisé d’une manière permanente. Avec l’âge, son état se stabilise et il paraît s’adapter à la vie de l’établissement au point qu’on renonce à toute thérapie médicamenteuse. Son tableau clinique fait état de « Catatonie ponctuée de poussées d’agitation et de harangues incohérentes. Parfois, angoissé, il demande qu’on chasse le démon qui le ronge. Il refuse de travailler, parce que, dit-il, on ne chasse pas le loup qu’il a dans l’oeil gauche… »
Il s’occupe cependant à des écrits qui ont la forme de longues missives adressées au médecin directeur de l’établissement, à des parents ou à des destinataires imaginaires. »
La Lettre du 9 janvier 1954 dégage une force particulière par son rythme haché et irrégulier. La répétition de mots sujets à transformation ou à augmentation libre laisse imaginer un ton scandé et vindicatif et une certaine répugnance pour le personnel hospitalier ou une autorité politique inconnue.

Les dessins de Hidenori Motooka
Hidenori Motooka est né en 1978 et vit à Kôbe. Il a l’ambition de réunir l’ensemble des trains qu’il connaît sur une seule feuille de papier afin de les embrasser tous d’un seul coup d’oeil. Il se rend souvent à la gare pour prendre en photo, toujours de face, les nouveaux trains mis en service et les classe ensuite en attendant de les dessiner.
Des petits trains sont alignés côte à côte sur du papier à photocopie ou au dos de tracts publicitaires. Ils sont dessinés serrés les uns contre les autres, comme des grains de riz dans un sushi. Des centaines de modèles de la ligne locale Hankyu sont reproduits, tous de manière différente. Si la mention du modèle est parfois trop petite pour être lisible, le créateur, lui, le reconnaît.
Il y a chez Motooka la volonté presque fétichiste et l’illusion de pouvoir représenter et collectionner la totalité des trains en circulation dans sa région. L’ampleur de la tâche qu’il s’est fixée confère à son travail une beauté particulière, telle une oeuvre ouverte qui ne meurt jamais. (Source : « Art brut du Japon », Collection de l’Art Brut.)

Concert SMC Lausanne: