Quatuor à cordes no 4

1980-1981, Wolfgang Rihm

Le quatuor à cordes occupe une place importante à l'intérieur de l'œuvre abondante de Wolfgang Rihm. À ce jour, son catalogue compte treize quatuors numérotés, auxquels s'ajoutent un Quartettstudie, un quintette à cordes récent (2013), et toute une série de quatuors de jeunesse. En effet, lorsqu'il était adolescent, il écrivit plusieurs quatuors restés inédits, et à ses débuts, un quatuor en sol (1966) et un quatuor (1968) qui sont désormais publiés. En 1970, il signe son premier quatuor à cordes sous un numéro d'opus : le 2 ! L'œuvre se situe encore dans le sillage de l'École de Vienne, bien qu'elle présente déjà des situations typiques de l'esthétique du compositeur, comme ces passages d'un extrême à l'autre, ou cette indication : « comme tout à coup dévasté : en extinction », qui mène à une fin en lambeaux. Cette même année 1970, Rihm compose son deuxième quatuor à cordes opus 10, qui accentue encore l'équilibre précaire (ou le déséquilibre?) entre des passages frénétiques et des moments de pure intériorité, laissant percer déjà l'influence de Janáček, sa sauvagerie et ses contrastes abrupts. En 1976, le troisième quatuor porte un sous-titre, « Im Innersten », qui ne fait pas seulement signe vers la musique romantique mais constitue aussi tout un programme. Dans le deuxième mouvement, l'évocation d'une musique postromantique décalée bouleverse les perspectives d'écoute ; Rihm y franchit la frontière entre des formes d'écriture apparemment antinomiques.  
Sur le quatrième quatuor, le compositeur a été extrêmement disert, faisant un bref commentaire en signe de pirouette. « Le quatrième quatuor à cordes, écrit-il, n'est pas le quatrième, mais peut-être un neuvième, on ne sait pas. Il a trois mouvements : deux rapides (qui ne sont toutefois pas si rapides) et un lent (qui lui aussi n'est pas si lent). Je l'ai composé durant l'hiver 1980-1981. Il est à la fois retardataire et précurseur. […] La musique n'est pas derrière la musique ou dans les mots à côté de la musique, mais – qui le devine ? … ».
Comme dans le troisième, Rihm laisse planer les fantômes des derniers quatuors de Beethoven, de Mahler et surtout de Janáček, ce dernier occupant, à travers la référence à son deuxième quatuor, Lettres intimes, une place privilégiée. Ainsi, dans le second mouvement, l'écriture incline vers des zones quasi tonales qui ouvrent à une citation du quatuor de Janáček. Mais c'est aussi dans l'écart entre des gestes intempestifs, vigoureux, violents mêmes, et des passages réflexifs, tendres, nostalgiques, que se marque l'influence du compositeur tchèque. Rihm s'identifie avec sa liberté de ton et d'écriture, un contenu émotionnel traduit par des figures rhétoriques puissantes, qui s'impriment immédiatement, et des répétitions obsessionnelles. Le premier mouvement (« agitato, allegro alla marcia, allegro ma non troppo ») est ainsi fondé sur une idée initiale qui tient à la fois du motif et du geste, et qui décide de tout ce qui suit. Après la musique hétérogène du deuxième mouvement (« con moto, allegro, andante, allegro molto »), l'adagio final, en guise de troisième mouvement, commence dans le registre aigu, de façon plus éthérée, puis est traversé par des gestes abrupts et brefs, des passages expressifs douloureux, comme des souvenirs mélancoliques : la musique à la fin se raréfie et part en lambeaux, laissant flotter une phrase désespérée, puis un accord amorphe surmonté de pizzicatos, avant que ceux-ci, seuls, se résorbent dans le silence de façon énigmatique.  (Philippe Albèra)

Concert SMC Lausanne: