Gesungene Zeit

musique pour violon et orchestre
1991-1992, Wolfgang Rihm

« Chanté, et non pas « joué ». La virtuosité instrumentale est pour moi une forme supérieure de chant. Et j'aime en particulier la ligne vocale des instruments à archet, cette rayonnante vibration du temps, chaque note accumulant de l'énergie pour générer la note suivante. C'est – curieusement – entre les notes qu'apparaît ce que nous pourrions appeler la « musique ». Une note marque l'attente de la musique une autre son souvenir.
Déjà, en composant mon Concerto pour alto (1979-1983), une pensée de Wagner me hantait et me stimulait en même temps. On peut la résumer ainsi : « il faut filer le fil jusqu'au bout ».
À mon sens, le « temps chanté » illustre à la fois la marche inexorable du temps et le propos absurde de celui qui, tout en s'inscrivant dans le temps, voudrait l'arrêter, le figer sur l'instant même, le pétrifier – mais en tant que mouvement, en tant qu'énergie, hors d'haleine, et non pas « raide comme un mort » (Artaud parlait du bétyle, la pierre qui chante ; sans quitter le domaine musicologique, on peut aussi penser à l'équation : mélos = nerfs…). Il faut pour cela un médium dont la virtuosité permette de rendre tout toute sa fermeté et sa nervosité le cheminement des idées, et en fasse une structure sensible à partir d'une configuration abstraite.
Lorsque au cours d'un entretien, Paul Sacher m'a encouragé à écrire – et commandé – une œuvre pour Anne-Sophie Mutter, je me suis souvenu en un éclair des aigus d'une vigueur et d'une vivacité peu communes que j'avais entendu cette artiste produire. Lorsqu'elle joue LENTEMENT dans le registre aigu, jamais je n'ai remarqué cet appauvrissement, cet amincissement de la ligne typique de certains virtuoses. On trouve au contraire une plénitude distante et une force vitale. Et c'est précisément cette mise en forme de l'éloigné que je souhaite voir rendre par un acte vivant. À partir de là, j'ai continué à filer. Le fil ? Jusqu'au bout ?
L'orchestre est réduit et joue le rôle d'un double. Le violon énonce sa ligne nerveuse dans l'espace sonore, il l'y inscrit. À vrai dire, il s'agit d'une musique à une voix. Et c'est toujours du chant, même là où la battue et la pulsation écourtent et pressent la respiration.
La ligne constitue-t-elle un tout ? Tout n'est que partie, segment, fraction, et se livre sans début ni fin à notre observation – notre écoute esquisse un tout qui n'existe pas. Mais il doit être là-bas… ». Wolfgang Rihm, 14 mai 1952 (traduction Virginie Bauzou).

Concert SMC Lausanne: