La Disparition

Photo-roman musical d'après l'oeuvre de Georges Perec pour récitant, piano préparé, percussion, électronique et projection
2020 - création mondiale, Luc Birraux

FAUX ET USAGE DE FAUX
ou l’amour des faussaires

Introduction en vrac à La Disparition, un photo-roman d’après l’œuvre de Georges Perec réalisé par Luc Birraux, composé par Kevin Juillerat et photographié par Margaux Opinel.

Le 25 décembre 2014, déballant le kraft des paquets d’usage, je tombais sur La Disparition.
Le présent paternel était apparu sans crier gare. Personne ne savait trop de quoi il s’agissait. Un bouquin un peu farfelu rédigé sans la lettre E. Je l’envoyais avec bienveillance rejoindre le mur des livres que je ne lirais jamais, mais qui me rassurent chaque jour que Dieu fait.
J’aurais dû me méfier de cette douceur de bibliothèque. Je croyais l’avoir livré à une hibernation poussiéreuse, mais il semble que l’objet usait de son apparente torpeur pour comploter contre moi. Ma paranoïa n’était pas encore assez sérieuse pour anticiper un coup pareil. Entre temps j’embarquais mon ami le compositeur Kevin Juillerat sur une forme bâtarde de photo-roman dont nous ne connaissions que le nom. Nous avancions vite. Si vite qu’après quelques mois nous n’en parlions presque plus. Pourtant on ratissait large. Les pitchs potentiels s’étaient étendus de l’histoire de la matière noire jusqu’aux aventures des premiers scaphandriers en passant par la biographie de Poincaré — rendue évidemment palpitante par nos soins — jusqu’aux Contes de la Bécasse. Rendus là, la fierté primant, nous convînmes d’attendre l’illumination.
Quelques mois plus tard, brassant la poussière de ma bibliothèque, je fus pris d’une crise d’éternuements. Les allergiques sauront de quoi je parle. Vous éternuez une fois sur James Joyce — sacré gisement d’acariens — puis c’est toute la Comédie humaine qui se retrouve irriguée par vos miasmes. Alors vous êtes parti. Les particules se fraient progressivement un chemin dans vos sinus. On dit de l’éternuement qu’il est un orgasme cérébral. Une trentaine de convulsions plus tard, mes étagères aspergées jusqu’aux stoïciens, je m’écroulais, apaisé, sans force et saisissais le premier volume à portée de main.
L’illumination perecquienne a cela de particulier qu’elle œuvre toujours masquée. Des années plus tard vous doutez encore de son authenticité. C’est comme se faire aborder par une personne beaucoup trop séduisante. Le beau sans la grâce a toujours un air de faussaire. Mais ne vous y trompez pas, ce faussaire-là est un chantre de la vérité ; et la grâce, j’y ai vraiment cru.
Plus tard, en quête d’image, j’ai rencontré une photographe. Margaux Opinel aimait les récits sombres, les histoires craignos, à trous si possible. Car quand il y a un manque, il y a une enquête. Alors, pendant quelques mois, elle a shooté à l’argentique.

Puisqu’avec Perec l’accent est sur le jeu, l’idée était de construire ce photo-roman comme on fait un puzzle, avec des petites pièces, une chambre sous les toits, un lit d’hôpital, un aquarium, un bocal à poisson rouge. Les contours sont posés. Au centre, le visage d’Anton Voyl, par bribes, quelques traces, des photographies retrouvées. Entre, il a fallu trouver la pièce manquante, suivre le fil, les plis des draps, le voilage des fenêtres, un papier froissé, comme un funambule dans un improbable labyrinthe. Un espace vide que l’image viendrait occuper, mais pas complètement — puisque c’est un photo-roman. Oublier les 24 images par seconde. Le récit reste troué, un nouveau vide se forme, un blanc où le spectateur à venir trouvera sa place. (Margaux Opinel)

Donc, sans le savoir tout à fait nous faisions un puzzle. Alors forcément, il vous faut savoir que Perec adorait les puzzles. Ses pièces à lui il les trouvait dans les grandes œuvres de la littérature. D’emprunts textuels et de larcins en tout genre, La Disparition est truffée. Œdipe, Kafka, Robinson, qu’ils le veuillent ou non, tous passent à la caisse et contribuent au grand rapt.
Mais il y a plus : la vocalité à la fois étouffée et sublime d’un texte écrit sans la voyelle la plus présente de la langue française. Partout il est question de cette absence qui, pénétrant la bouche du comédien, pulse la narration. Dès lors la part musicale à proprement parler se devait d’échapper au temps déjà pris en charge par le récit.

Pensée comme un grand récitatif, la musique de La Disparition est avant tout au service du texte et de sa récitation. Elle gravite autour de ceux-ci, tantôt s’en éloignant, tantôt s’en rapprochant, mais toujours les éclairant. Son écriture est flexible et s’affranchit le plus souvent de toute pulsation afin de demeurer au plus près du discours parlé.
Chaque geste musical se veut un révélateur de différents aspects de la narration si dense et particulière de Perec, créant ainsi tout un réseau de motifs, de textures et de matières sonores. Parfois ceux-ci s’attachent au sens du texte — ils en soulignent les émotions, en dessinent l’atmosphère ou l’illustrent tout simplement. Parfois ils s’attachent à sa forme — exposent sa structure, jouent avec sa ponctuation ou en dévoilent les symétries. Mais le son crée avant tout des lignes, des arcs dramatiques et sensoriels qui nous propulsent dans l’abîme vertigineux ouvert par Perec et nous engloutit dans cette hallucination aux allures de roman noir. (Kevin Juillerat)


De La Disparition, vous ne trouverez que quelques chapitres : ceux retraçant la disparition d’une « voyelle atone » qui se nomme Anton Voyl. Aussi, je ne vous ferai pas la biographie de Perec. Je crois tout à fait inutile de s’épancher là-dessus. Et puis que pourrais-je vous dire, si ce n’est de le lire ? Toute son Œuvre est une tentative d’assembler le puzzle de sa vie ; d’enluminer les manques.
                                                                                                        Luc Birraux

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