Concerto pour clarinette

1996, Elliott Carter

Cette oeuvre résulte d’une commande de l’Ensemble Intercontemporain pour son vingtième anniversaire. Elle fut écrite très vite à la fin de l’année 1996 et créée le 10 janvier 1997 par Alain Damiens et l’EIC sous la direction de Pierre Boulez. Contrairement à ses autres concertos, Carter place ici le soliste face à cinq groupes instrumentaux disposés en arc de cercle ; ce sont, depuis la gauche : le quintette à cordes, la harpe et le piano, les trois percussions, quatre cuivres (trompette, trombone, cor, tuba) et quatre bois (flûte, deux hautbois, basson). Comme souvent chez Carter, les différents groupes possèdent des caractères bien différenciés, marqués par le tempo, le type d’écriture, le choix d’intervalles dominants. Le clarinettiste, qui joue presque continûment, se confronte à chacun d’entre eux, se déplaçant de l’un à l’autre. Chaque groupe joue une des sept sections de l’oeuvre, les tutti n’intervenant que sporadiquement, notamment dans les passages de transition. La percussion, toutefois, est presque toujours présente, et à l’arrière-plan du groupe principal, les autres groupes peuvent intervenir ponctuellement. La septième et dernière section est la seule qui réunisse tous les groupes. Le schéma d’ensemble est le suivant : la première partie est notée « Scherzando » et met en scène le piano et la harpe, avec les claviers du groupe de percussion en arrière-plan; la deuxième partie est notée « Deciso » et jouée par les seules percussions (instruments sans hauteur de son déterminée) ; la troisième partie est un « Tranquillo »: les cuivres jouent avec sourdine; la quatrième partie est un «Presto» confié aux bois ; la cinquième partie est un « Largo » aux cordes; la sixième partie est un « Gioccoso, leggero » joué par les cuivres. La dernière partie est un « Agitato ». Ces sept parties sont enchaînées et comportent donc des transitions entre chacun d’entre elles. On peut penser que Carter avait en tête les Domaines de Pierre Boulez, où une clarinette solo dialogue avec six groupes très différenciés, bien que dans cette oeuvre, il n’y ait pas de superpositions entre le soliste et l’ensemble instrumental. La conception de Carter est plus intégrative. Elle ne revient pas toutefois à la conception du concerto de soliste traditionnel : il s’établit entre la clarinette et les différents groupes tout un jeu de relations complexes, sans hiérarchie fixe, le soliste pouvant parfois se fondre dans l’un des groupes. Seul le dernier mouvement crée un conflit entre les deux entités menant à une sorte de paroxysme. La fin est abrupte, laissant la solution d’une telle confrontation ouverte. Le fait que la clarinette joue quasiment sans répit tout au long de l’œuvre peut faire songer à une ligne traversant des paysages divers, représentés ici par les six groupes instrumentaux ; dans le passage du « Deciso », avec ses sons de percussion, au « Tranquillo », fait d’une trame harmonique voilée, se révèle la capacité de Carter de créer des changements abrupts de caractère, d’écriture, de perception du temps et de sensation sonore, l’unité n’étant atteinte ici que par la conjonction des extrêmes. À travers ses multiples formes d’existence, où elle réagit aux contextes qu’elle affronte, la partie de clarinette dessine le parcours de toute une vie remplie d’épisodes divers. Mais à l’image de l’expérience du narrateur dans la Recherche du temps perdu, un livre qui a profondément marqué Carter, ces impressions contrastées se réfléchissent elles-mêmes : c’est par leur distance, pourtant reliée à quelque chose d’unitaire, que nous prenons conscience de leur signification. La fin, comme souvent abrupte, représente le point de convergence de tous les courants sous-jacents développés depuis le début, le point ultime de rassemblement de toutes les forces en présence. La partie solistique est d’une grande virtuosité, légère, virevoltante, pleine de vivacité et d’imagination (on peine à croire que ce soit là l’oeuvre d’un compositeur de 88 ans !). Carter exploite à la fois l’agilité de la clarinette dans le passage d’un registre à l’autre et sa souplesse d’articulation. Comme toujours chez lui, la musique repose sur des structures de hauteurs et de rythmes, des phrasés d’une grande richesse, menant à un contrepoint souple, et de riches harmonies, au mépris de tout effet sonore pour lui-même. (Philippe Albèra)

Concert SMC Lausanne: