Ramifications

pour ensemble
1969, György Ligeti

Dans cette œuvre composée pour douze instruments à cordes solistes en 1968-1969 et dédiée à Serge et Nathalie Koussevitzky, Ligeti explore l'univers des quarts de ton; mais pour éviter les inévitables problèmes qui surgissent dans l'usage des microintervalles, Ligeti a choisi d'accorder six cordes un quart de ton au-dessus des six autres, chaque groupe jouant par conséquent normalement (une version pour orchestre à cordes est également possible). Les deux groupes de cordes ne sont pas tout à fait équivalents: le premier (qui joue un quart de ton plus haut que normal) comprend quatre violons, un alto et un violoncelle; le second: trois violons, un alto, un violoncelle et une contrebasse. L'harmonie résultante de ces deux ensembles diatoniques-chromatiques superposés produit des interférences et des battements irréguliers que l'on peut rapporter à l'expérience des sons différenciels dans les Dix Pièces pour quintette à vent; ils constituent une autre manière de créer des entrelacs sonores complexes. Le choix des quarts de ton est en effet une conséquence de la micropolyphonie développée dans les œuvres précédentes: des croisements de petits motifs dans un ambitus restreint, créant une sorte de brouillage où l'on ne distingue pas les voix individuelles, mais la résultante de leur interaction (voir par exemple la première des Dix Pièces). Dans l'imaginaire du compositeur, ces fils mélodiques tissés de façon serrée s'apparentent à des toiles d'araignée présentant une structure parfaite, et capables de se modifier selon les circonstances. Un des processus les plus courants est l'élargissement progressif de la tessiture et la modification du rythme interne des voix, créant des modifications subtiles et progressives de la sonorité. C'est ce qui se passe dans la première partie de Ramifications; ce processus initial débouche alors sur un large accord en trémolo qui permet de faire vibrer les rapports de quarts de ton, avant que le processus de tissage reprenne différemment jusqu'à un nouvel apogée de caractère plus mélodique, joué «con tutta la forza», comme si les mélodies cachées dans la polyphonie apparaissaient en toute lumière. Mais ce mouvement mélodique s'effondre sur une tenue grave de la contrebasse, sorte de trou béant dans le tissu polyphonique, long moment d'attente qui prépare à une nouvelle métamorphose en guise de coda, fondée sur des notes répétées en pizzicato. Cette fin ouverte, inattendue, marque aussi la difficulté éprouvée par Ligeti pour développer cette écriture en quarts de ton qu'il reprendra différemment dans ses œuvres de la dernière période, notamment à travers l'idée de la scordatura (dans le Concerto de violon par exemple) ou de l'utilisation des notes naturelles non tempérées (dans la Sonate pour alto ou dans le concerto pour cor). (Philippe Albèra)

Concert SMC Lausanne: