Sicut Umbra

pour voix et ensemble
1970, Luigi Dallapiccola

« Sicut umbra résulte d’une commande de la Fondation Elisabeth Sprague Coolidge, du nom de la grande mécène américaine, et fut créé le 30 octobre 1970 à la Library of Congress de Washington.
Exactement une année après avoir achevé la partition de mon opéra Ulisse, je découvris le poème de Juan Ramon Jimenez, Epitafio ideal de un marinero, par hasard en ouvrant une anthologie de Lyriques espagnols éditée à Milan en 1941. Mon attention fut attirée par un mot que je trouvai merveilleux : firmamiento. Si j’avais su que le mot correct était firmamento, exactement comme en italien, je n’aurais pas été fasciné à ce point : mais je ne fis cette découverte que longtemps après la publication de ma partition.
Avant de choisir les deux autres poèmes de Jimenez, je commençai  – avec l’idée de transcrire dans la musique les contours de certaines constellations – à calculer la distance et la position des étoiles, utilisant une carte du ciel nocturne. C’est ainsi que la partition prit progressivement forme. Il y a quatre groupes de trois instruments, les trois premiers étant constitués des flûtes, des clarinettes et des cordes, le quatrième réunissant le vibraphone, le célesta et la harpe.
La courte introduction (Serenamente) utilise uniquement les flûtes; dans le second mouvement (molto tranquillo; flessibile) les clarinettes et les cordes sont ensemble avec la voix; le troisième mouvement (presto) utilise flûtes, clarinettes et cordes; seul le quatrième (sostenuto) fait appel aux quatre groupes.
Les poèmes de Jimenez peuvent être considérés comme une contemplation de la mort. La composition est dédiée à Barbara Baldovino, une jeune femme morte tragiquement. Le titre de l’œuvre est tiré du Livre de Job (ch. VIII, v. 9) : sicut umbra dies nostri sunt super terram (nos jours sur la terre ne sont qu’une ombre). » (Luigi Dallapiccola)

On retrouve dans cette œuvre les caractéristiques de Dialoghi : le traitement instrumental sous forme de chœurs aux timbres bien différenciés, la présence d’une ligne principale lyrique à travers la partie vocale, et la plus grande économie de moyens dans l’écriture. Les figures musicales du dernier poème, distribuées aux différents instruments, dessinent des constellations d’étoiles que Dallapiccola a signalées dans la partition. L’au-delà est ainsi directement inscrit dans les notes, comme le contenu dans la forme. (Philippe Albèra reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur)

Oubli
Oubli, formidable oubli,
Ultime libérateur
de notre nom immaculé,
dans l’imagination d’un vil instant
– hommes, hommes, hommes … ah ! –
Oh, jours à venir
où l’âme, avec son nom oublié,
aura été, en elle-même, en tout,
et ne sera pas, avec une autre, en rien !
Mémoires
Comme des dunes de sable dorées,
Qui vont et viennent, tels sont les souvenirs.
Le vent les emporte au loin,
et où ils sont, ils sont,
et où ils sont, ils étaient,
et où ils auraient dû être… – dunes de sable dorées.
Ils imprègnent tout,
la mer absolue d’un or ineffable,
avec le vent toujours présent… – tels sont les souvenirs.
Épitaphe idéale pour un marin
Il faut chercher pour trouver
ta tombe au firmament.
– ta mort pleut d’une étoile.
La pierre tombale ne te pèse pas,
elle est un univers de rêve.
Dans l’ignorance, tout demeure
–    ciel, mer, terre – mort. 

Concert SMC Lausanne: